Une fille mère en 1750



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Sous l’ancien régime, avoir un enfant hors mariage posait deux problèmes majeurs. Le premier était d’ordre moral pour atteinte aux bonnes mœurs. Le second était d’ordre juridique. En effet il était du devoir des autorités de s’assurer que l’enfant puisse arriver au terme de la grossesse. Toute interruption de grossesse suspecte était sévèrement sanctionnée par la loi. Mais cette situation ne semblait pas choquer outre mesure une population habituée à mener la vie rude et peu encline à s’apitoyer sur le sort des autres.

Magdeleine Chame était originaire de St Remèze. Ses parents, qui étaient d’humbles cultivateurs, décidèrent de l’éloigner du foyer en la plaçant comme servante. Cela présentait le double avantage d’avoir une bouche de moins à nourrir et de constituer à moindre frais une dot à leur fille. Les époux Cabassud de Trescouvieux, sentant leurs forces s’affaiblir avec l’âge, cherchaient justement à soulager leurs vieux jours. Une aide à bon marché ne serait pas de refus.

C’est ainsi que Magdeleine quitta son village natal, traversa l’Ardèche, et vint s’établir dans ce petit hameau qui devait lui paraître bien calme et bien loin de l’agitation qui régnait alors à St Remèze. Malgré tout elle pris ce travail à cœur et travailla de tout son pouvoir pour satisfaire ses nouveaux employeurs. En février 1749, alors que l’hiver ne parvenait plus à refroidir les humeurs grandissantes d’une jeune fille à la fleur de l’âge, il lui fut ordonné d’aller dans les bois ramasser quelques “brandailles” pour l’usage de la ferme. Arrivée à la Plaine de Maillas elle se mis à la besogne. Ses bras lui permettraient de ramener deux charges, l’une de “ramille de chêne vert” et l’autre de buis pour fumer une terre devenue trop ingrate. Alors qu’elle menait sa tâche à bien, un jeune homme vint soudain à paraître. Celui-ci arrivant d’Aiguèze se dirigeait vers Labastide de Virac. Il fut agréablement surpris de découvrir cette jeune fille en ces lieux d’ordinaire désert. Mais, que pouvait-il advenir lorsque la providence fait se rencontrer deux êtres en mal d’affection ? D’un commun accord ils décidèrent d’agrémenter cette rencontre inopportune. Malheureusement de quelques plaisirs fugaces naissent souvent bien des ennuis, et notre Magdeleine s’en retourna à Trescouvieux emportant avec elle le fruit de son délit. Ce n’est que quelques semaines plus tard que le voisinage se rendit à l’évidence, la Magdeleine des Cabassuds attendait un malheureux évènement !

Le 9 juin 1749, François Angeri, substitut du procureur juridictionnel de Laval St Roman, vient exposer à Antoine Barnouin, lieutenant de juge du même lieu, et par-devant Philippe Durieu, praticien d’Aiguèze, qu’il est venu à sa connaissance que la nommée Magdeleine Chame “Se trouve enceinte d’enfant”. Il les invita à se transporter sans délais au “Mazage de Trescouvieux” pour procéder à son interrogatoire et lui donner connaissance des peines et rigueurs qu’elle encourt.
“Et étant arrivé au dit mazage de Trescouvieux environ les huit heures du matin, avons envoyé appeler la dite Magdeleine Chame, laquelle serait venue dans le même instant dans une chambre de la métairie de M. Graffand, seigneur de Laval, et avons procédé à sa réponse comme suit, et en conséquence de sa comparution lui avons fait prester serment la main mise sur les Saintes évangiles de Dieu, a promis de dire la vérité sur lequel par nous sera interrogé.
Interrogée de ses noms, surnoms, âge, qualité et lieu de sa demeure et pourquoi elle se présente devant nous, a dit et répondu se nommer comme dessus Magdeleine Chame, native du lieu de St Remèze, fille d’André et de Marie Vignac, âgée de vingt ans ou environ, restant pour servante avec Louis Cabassud du dit mas de Trescouvieux, et qu’elle se présente devant nous pour faire sa déclaration de grossesse. Interrogée depuis quel temps elle se trouve ensainte et des œuvres de qui, a dit et répondu qu’elle se croit ensainte d’enfant depuis le mois de février dernier, ne se rappelant pas du jour qu’ayant été commandée par son maître et sa maîtresse d’aller couper deux charges de bois à l’endroit appelé la Plaine de Mallias, elle eut le malheur de faire rencontre d’un homme à elle inconnu, lequel l’a pris et la cognu charnellement une fois tant seulement, en lui faisant entendre qu’il l’épouserait dans la suite et se retira en prenant le chemin de la Bastide et qu’elle ne l’a plus vu par la suite.
Interrogée encore à quel dessein elle s’est abandonnée à cet homme à elle inconnu, a dit et répondu que c’était sous promesse de mariage et que dans cette vue elle s’était laissée séduire. Lui a été représenté de mieux dire la vérité et a dit l’avoir dite. Exhortée de prendre bien soin du fruit qu’elle porte sous peine de la vie conformément aux ordres royaux a répondu qu’elle prendra tout le soin possible pour la conservation du fruit qu’elle porte. Et plus avant n’a été interrogée, lecture à elle faite mot à mot du présent interrogatoire et de ses réponses a dit qu’il contient la vérité et a persistée et a dit ne savoir écrire ni lire. Ainsi procédé par-devant nous l’an et jour que dessus, BARNOUIN lieutenant”.

On aurait pu penser que vu son état Magdeleine s'en retournerai à St Remèze, il n'en fut rien. Magdeleine demeura à Trescouvieux chez les Cabassuds et mis bientôt au monde une charmante petite fille qu'elle prénomma Catherine. Vers 1751, alors que sa maîtresse avait depuis quelques temps passé de vie à trépas, et afin de faire taire les éventuelles rumeurs, elle épousa son propre employeur. Ce retour de jeunesse ne profita pas au pauvre homme qui alla la même année rejoindre sa première épouse. Les Cabassuds n'ayant pas d'enfant, Magdeleine accéda à la propriété à bon compte. Malgré ce changement de statut il semblerait que Magdeleine ne rechigna pas à retourner à la Plaine de Maillas chercher quelques charges de “Brandailles”. On la retrouve en effet, peu de temps après, à nouveau enceinte de père inconnu. Le lieutenant de juge ne prit même pas la peine de retourner à Trescouvieux pour prendre sa déposition, considérant certainement qu'à cette allure il n'avait pas fini de faire le va-et-vient.
En 1788 Catherine épousa, en l'église de Laval, Jacques Desserre d'Aiguèze. Anne, la seconde enfant de Magdeleine, épousa, en 1790, Louis Mazet de Bidon. Ce dernier vint s'installer à Trescouvieux et repris la propriété des Cabassuds. Mais c'est là une tout autre histoire dont on vous épargnera les détails …

Lou Récataïre



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